Décider de sa carrière : pourquoi c'est si difficile et comment y arriver
- José PEREZ GABARRON

- 13 avr. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 14 févr.

Points clés :
38 % des salariés n'ont pas de projet de carrière clairement défini
Les regrets d'inaction deviennent plus douloureux avec le temps que les regrets d'action
Des méthodes simples permettent de contourner les biais qui paralysent la décision
Pourquoi décider est si difficile
Changer de poste, accepter une offre, lancer une reconversion : ces décisions semblent simples sur le papier. En pratique, elles paralysent.
Et ce n'est pas qu'une impression. Selon une étude PerformanSe, 38 % des salariés européens n'ont pas de projet de carrière bien défini. Non par désintérêt, mais par difficulté à trancher. Parallèlement, la DARES indique que 36 % des actifs français ont au moins un motif d'insatisfaction vis-à-vis de leur emploi — dont 12 % qui souhaitent en changer.
Le paradoxe est là : beaucoup veulent bouger, peu le font. Pourquoi ?
Les trois biais qui paralysent vos décisions
1. Le biais de statu quo
Formalisé en 1988 par les chercheurs William Samuelson et Richard Zeckhauser, ce biais décrit notre préférence irrationnelle pour la situation actuelle, même quand des alternatives sont objectivement meilleures.
En contexte professionnel, cela se traduit par :
Rester dans un poste insatisfaisant "parce qu'on connaît"
Refuser une opportunité par peur de l'inconnu
Reporter indéfiniment une décision de reconversion
Le biais de statu quo est renforcé par la complexité : plus les options sont nombreuses, plus notre cerveau choisit l'option par défaut — ne rien changer.
2. L'aversion à la perte
Décrite par Daniel Kahneman et Amos Tversky (Prix Nobel d'économie 2002), l'aversion à la perte est un mécanisme psychologique majeur : nous ressentons une perte deux fois plus intensément qu'un gain équivalent.
Concrètement, quand vous envisagez de changer de travail, votre cerveau amplifie ce que vous risquez de perdre (stabilité, collègues, repères) et minimise ce que vous pourriez gagner (sens, évolution, rémunération).
Cette asymétrie émotionnelle fige la décision.
3. L'effet de dotation
Ce biais nous pousse à surévaluer ce que nous possédons déjà. Votre poste actuel vous semble plus précieux qu'un poste équivalent ailleurs, simplement parce qu'il est "le vôtre".
Biais | Mécanisme | Effet sur la décision |
Statu quo | Préférence pour l'état actuel | Report ou évitement |
Aversion à la perte | Pertes ressenties 2x plus que gains | Surévaluation des risques |
Effet de dotation | Surévaluation de ce qu'on possède | Attachement irrationnel au poste actuel |
Ce que dit la recherche sur le regret
Les travaux des psychologues Thomas Gilovich et Victoria Medvec apportent un éclairage décisif sur la question du regret.
Leur conclusion principale :
Temporalité | Type de regret dominant |
Court terme | Regrets d'action ("J'aurais pas dû faire ça") |
Long terme | Regrets d'inaction ("J'aurais dû oser") |
Dans leur étude de 1994, 84 % des participants ont déclaré regretter davantage leurs inactions que leurs actions lorsqu'ils regardaient leur vie dans son ensemble.
Ce résultat a été répliqué dans plusieurs cultures (États-Unis, Chine, Japon, Russie), confirmant son universalité.
Ce que cela signifie pour vous :
À court terme, vous pouvez regretter un changement de poste qui ne se passe pas comme prévu. Mais à long terme, ce sont les opportunités non saisies, les projets non lancés, les risques non pris qui génèrent le plus de regret.
Trois méthodes pour décider avec clarté
Méthode 1 : L'analyse multicritère pondérée
Quand tout semble important (salaire, équilibre, sens, évolution), cette méthode structure la réflexion.
Étapes :
Listez vos 5-7 critères essentiels
Attribuez un poids à chacun (total = 100)
Notez chaque option sur chaque critère (1 à 10)
Calculez le score pondéré
Critère | Poids | Option A | Option B |
Sens du travail | 30 | 8 (240) | 5 (150) |
Équilibre vie pro/perso | 25 | 6 (150) | 8 (200) |
Rémunération | 20 | 7 (140) | 9 (180) |
Perspectives d'évolution | 15 | 5 (75) | 7 (105) |
Sécurité de l'emploi | 10 | 9 (90) | 6 (60) |
Total | 100 | 695 | 695 |
Un score proche ne signifie pas absence de différence — il indique que les options sont équivalentes sur vos critères. Vous pouvez alors choisir en confiance.
Méthode 2 : Le critère décisif (Take-the-best)
Quand l'analyse complète vous noie, simplifiez radicalement :
Identifiez votre critère non négociable
Éliminez les options qui ne le satisfont pas
Choisissez la première option restante
Exemple : Si votre critère absolu est "pas de déplacements réguliers", éliminez toute option qui en inclut — sans analyser le reste.
Cette méthode, validée par le psychologue Gerd Gigerenzer, produit souvent des décisions aussi bonnes que des analyses exhaustives, avec moins de fatigue cognitive.
Méthode 3 : Le test de l'irréversibilité
Posez-vous cette question : "Cette décision est-elle vraiment irréversible ?"
La plupart des choix professionnels ne le sont pas :
Changer de poste ne vous interdit pas de revenir
Une reconversion peut être ajustée ou abandonnée
Un essai peut être interrompu
Distinguer les décisions réversibles des décisions définitives permet de dédramatiser le choix et de sortir de la paralysie.
Type de décision | Exemples | Approche recommandée |
Réversible | Changer d'entreprise, tester un nouveau secteur | Privilégier l'action, ajuster ensuite |
Difficilement réversible | Quitter un CDI sans filet, déménager pour un poste | Analyse approfondie, filet de sécurité |
Irréversible | Très rares dans le domaine professionnel | — |
La rationalité limitée : accepter l'imperfection
Herbert Simon, Prix Nobel d'économie 1978, a démontré que la décision parfaite n'existe pas. Nous manquons toujours d'information, de temps, de capacité cognitive.
Son concept de "satisficing" (contraction de satisfy et suffice) propose une alternative : plutôt que chercher l'optimum, cherchez une option suffisamment bonne selon vos critères essentiels.
Questions à vous poser :
Cette option répond-elle à mes 3 critères prioritaires ?
Les conséquences négatives possibles sont-elles acceptables ?
Puis-je vivre avec cette décision même si elle n'est pas parfaite ?
Si oui aux trois questions, vous avez une décision valide.
Quand faire appel à un accompagnement
Certains signes indiquent qu'un regard extérieur serait utile :
Vous tournez en boucle depuis plusieurs mois sans avancer
Vous n'arrivez pas à identifier vos critères prioritaires
Vous avez du mal à évaluer objectivement vos compétences transférables
Le stress lié à la décision affecte votre quotidien
Un bilan de compétences permet de structurer la réflexion sur 8 à 12 semaines : analyse de votre parcours, identification de vos valeurs et motivations, exploration des options, construction d'un projet réaliste.
Pour des décisions plus ponctuelles (accepter une offre, négocier une évolution, clarifier une situation), un coaching de carrière offre un cadre plus court et ciblé.
Ce qu'il faut retenir
La difficulté à décider est normale — elle touche 38 % des salariés et s'explique par des mécanismes cognitifs bien documentés
Vos biais vous poussent vers l'inaction — statu quo, aversion à la perte, effet de dotation : votre cerveau préfère ne pas changer
Le regret d'inaction domine à long terme — 84 % des personnes regrettent davantage ce qu'elles n'ont pas fait que ce qu'elles ont fait
Des méthodes simples existent — analyse multicritère, critère décisif, test d'irréversibilité
La décision parfaite n'existe pas — cherchez une option suffisamment bonne, pas l'optimum théorique
Questions fréquentes
Combien de temps faut-il pour prendre une décision de carrière ?
Il n'y a pas de durée idéale. En revanche, si vous tournez en boucle depuis plus de 6 mois sans avancer, c'est un signal que vous avez besoin soit de nouvelles informations, soit d'un cadre externe pour structurer votre réflexion.
Comment savoir si je fuis une situation ou si je vais vers quelque chose ?
Posez-vous la question : "Si mon poste actuel était satisfaisant, aurais-je quand même envie de cette nouvelle option ?" Si oui, vous allez vers quelque chose. Si non, vous fuyez — ce qui n'est pas forcément négatif, mais mérite d'être conscientisé.
Faut-il écouter son intuition ou analyser rationnellement ?
Les deux. L'intuition capte des informations que l'analyse consciente ne perçoit pas. L'analyse évite les décisions impulsives. La combinaison fonctionne généralement mieux que l'un ou l'autre seul.
Que faire si je regrette ma décision ?
Rappelez-vous que la plupart des décisions professionnelles sont réversibles ou ajustables. Analysez ce qui ne fonctionne pas, identifiez les ajustements possibles, et agissez. Le regret est une information, pas une condamnation.
Sources
DARES (2023). "Plus d'une personne sur trois a un motif d'insatisfaction vis-à-vis de son emploi". Ministère du Travail.
PerformanSe (2023). "Les salariés face à leur carrière : la grande indécision ?" Étude auprès de 279 salariés européens.
Samuelson, W. & Zeckhauser, R. (1988). "Status quo bias in decision making". Journal of Risk and Uncertainty.
Kahneman, D. & Tversky, A. (1979). "Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk". Econometrica.
Gilovich, T. & Medvec, V.H. (1994). "The temporal pattern to the experience of regret". Journal of Personality and Social Psychology.
Gilovich, T. & Medvec, V.H. (1995). "The experience of regret: What, when, and why". Psychological Review.
Simon, H.A. (1955). "A Behavioral Model of Rational Choice". Quarterly Journal of Economics.
.png)


