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Je fais tenir l'équipe, mais mon travail reste invisible

  • Photo du rédacteur: José PEREZ GABARRON
    José PEREZ GABARRON
  • 6 juin 2024
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 août


Travail invisible en équipe : quand faire tenir le collectif freine votre carrière

Vous reformulez quand les consignes sont floues. Vous anticipez les tensions avant qu'elles n'éclatent. Vous accueillez les nouveaux, relancez les sujets oubliés, faites circuler l'information, apaisez les malentendus. Vous savez qui doit parler à qui, quelles susceptibilités ménager, quels fils tirer pour que les projets avancent.


Le travail fonctionne mieux grâce à vous. Mais lorsque vient le moment de mesurer la performance, tout cela disparaît.


Ce travail porte un nom : le glue work, littéralement le "travail de colle". Le terme, popularisé par l'ingénieure Tanya Reilly dans sa conférence Being Glue, désigne l'ensemble des tâches relationnelles, organisationnelles et transverses qui permettent à un collectif de fonctionner, mais qui sont rarement reconnues comme une vraie contribution professionnelle.


Le risque est de devenir utile partout, sauf dans sa propre trajectoire.


Si cette situation vous parle, un bilan de compétences en ligne aide à formaliser ces compétences invisibles, à les nommer, et à décider si vous voulez les développer, les redistribuer ou en faire le cœur d'un nouveau positionnement.



En bref

  • Le glue work est le travail invisible qui fait tenir les équipes : coordination, médiation, transmission, soutien, clarification, anticipation des blocages.

  • Plus il fonctionne, moins il se voit. Ce qui produit de la fluidité paraît naturel. Ce qui paraît naturel n'est plus reconnu.

  • Les femmes sont plus souvent sollicitées pour ces tâches (Babcock et al., American Economic Review, 2017).

  • Ce travail mobilise des compétences professionnelles fortes : facilitation, coordination transverse, conduite du changement, médiation, intelligence relationnelle.

  • La vraie question n'est pas "faut-il arrêter d'aider ?" C'est : "est-ce que ce rôle construit ma trajectoire ou l'efface ?"



Pourquoi ce travail reste invisible


Le glue work est difficile à mesurer parce qu'il évite des problèmes au lieu de produire des livrables visibles. Une réunion mieux préparée ne se voit pas. Un conflit évité ne figure pas dans un tableau de bord. Un collaborateur rassuré ne devient pas un objectif atteint. Une information bien transmise empêche un retard, mais ce retard n'ayant pas eu lieu, personne ne remarque ce qui a été préservé.


Dans beaucoup d'entreprises, les systèmes d'évaluation restent centrés sur les résultats individuels et les livrables mesurables. Le travail relationnel est considéré comme une qualité personnelle : "elle est organisée", "il est fiable", "elle sait gérer les gens". Ce vocabulaire transforme une compétence en trait de caractère. Et ce qui devient "naturel" n'est plus reconnu, rémunéré ou promu.


C'est aussi la raison pour laquelle le manque de reconnaissance touche si souvent les profils qui font du glue work. Leur contribution est attendue comme une évidence, mais jamais valorisée comme une performance.



Les femmes sont plus exposées


Le glue work concerne aussi des hommes. Mais les recherches de Linda Babcock, Maria Recalde, Lise Vesterlund et Laurie Weingart (American Economic Review, 2017) montrent que les femmes se portent volontaires environ 50 % plus souvent que les hommes pour des tâches à faible potentiel de promotion dans des groupes mixtes. Et les personnes interrogées sont plus susceptibles de demander à une femme de prendre en charge ce type de tâche.


Le problème ne vient pas seulement du fait que certaines personnes diraient trop facilement oui. Il vient des attentes collectives : on demande plus facilement à certaines personnes de tenir le collectif, puis on valorise moins ce qu'elles ont tenu. Notre article reconversion au féminin après 40 ans explore les stratégies de rebond pour les femmes confrontées à ces biais structurels.


Etes-vous utile ou piégé dans le rôle de soutien ?


La distinction est essentielle.


Dans une contribution saine, la tâche est répartie, reconnue, intégrée à votre charge, elle développe votre rôle et ouvre des perspectives. Dans un rôle devenu piégeant, la tâche repose toujours sur vous, elle est considérée comme naturelle, elle s'ajoute au reste, elle détourne de vos objectifs et ralentit votre progression.


Si vous vous retrouvez dans la deuxième description, le problème n'est pas votre générosité. C'est que votre contribution est mal nommée, mal répartie ou mal reconnue.





Pourquoi certaines personnes prennent toujours ce rôle


Le glue work attire ou retient souvent des profils spécifiques : les personnes très consciencieuses (qui tolèrent mal le désordre et prennent tout au sérieux), les profils hypersensibles (qui perçoivent les tensions et se sentent responsables de les apaiser), les managers qui absorbent les défaillances du système, et les personnes qui ont construit leur place professionnelle en étant utiles plutôt qu'en étant visibles.


Ce dernier point est le plus piégeant. Si votre identité professionnelle repose sur votre fiabilité et votre attention aux autres, dire non menace votre sentiment d'appartenance. Vous ne refusez pas une tâche. Vous refusez un rôle qui vous définit. C'est un mécanisme proche de celui que nous décrivons dans culpabilité de quitter son emploi : la loyauté devient un obstacle à l'évolution.



Quand être indispensable devient une cage


On vous fait confiance. On vous sollicite. On vous remercie. Mais votre poste n'évolue pas. Votre rémunération ne suit pas. Vos compétences restent mal nommées. Personne n'imagine que vous pourriez faire autre chose.


La reconnaissance affective peut masquer une stagnation professionnelle. Etre apprécié n'est pas la même chose qu'être reconnu dans sa valeur de marché. Si vous sentez que votre carrière stagne malgré votre utilité, c'est peut-être que votre utilité a pris la place de votre trajectoire.



Les compétences cachées derrière le travail invisible


C'est la section la plus importante de cet article.


Ce que vous appelez "aider l'équipe" recouvre des compétences professionnelles que la plupart des organisations recherchent : faire circuler les informations, c'est de la coordination transverse ; aider les nouveaux, c'est de l'onboarding et de la transmission ; calmer les tensions, c'est de la médiation et de la régulation ; relancer tout le monde, c'est du pilotage et du suivi d'exécution ; clarifier les demandes, c'est du cadrage et de l'analyse des besoins ; savoir qui mobiliser, c'est de l'intelligence organisationnelle ; protéger l'équipe, c'est du management et de la gestion des risques humains.


La première étape est de cesser de présenter ces contributions comme "des petits trucs que je fais en plus". Ce ne sont pas des petits trucs. Ce sont des compétences transférables qui ont des noms, des valeurs et des débouchés.



Ce rôle vous correspond-il vraiment ?


C'est la question la plus importante pour un travail de clarification professionnelle.

Certaines personnes découvrent que ces compétences sont au coeur de leur valeur et veulent en faire un métier : ressources humaines, formation, coordination, gestion de projet, facilitation, conduite du changement, conseil, accompagnement. Dans ce cas, le glue work n'est pas un problème. C'est un signal de vocation.


D'autres comprennent qu'elles savent le faire, mais ne veulent plus continuer à le porter. Le travail de lien les épuise. La charge émotionnelle est trop lourde. Elles veulent retrouver un rôle plus centré sur l'expertise, la production ou une contribution moins relationnelle.


Une compétence maîtrisée n'est pas nécessairement une compétence que vous souhaitez encore mobiliser. Cette distinction est exactement le travail que permet un bilan de compétences : séparer ce que vous savez faire de ce que vous voulez encore faire. C'est aussi la question centrale de notre article je réussis dans mon travail, mais à quel prix.



Rendre visible ce qui ne produit pas de livrable


Un exercice concret. Pendant deux semaines, notez chaque tâche de coordination, de médiation, de soutien ou de clarification que vous prenez en charge. Pour chacune, notez le temps passé, les personnes concernées, le problème évité, la compétence mobilisée et l'effet sur vos propres objectifs.


L'objectif est de passer de "j'aide beaucoup l'équipe" à "je consacre environ six heures par semaine à la coordination transverse, ce qui sécurise les décisions entre trois services, mais réduit le temps disponible pour mes objectifs commerciaux". La première formulation est invisible. La seconde est un argument de négociation.


Cet exercice prépare aussi un entretien annuel plus solide : vous ne demandez pas de la reconnaissance abstraite, vous présentez des données concrètes.



Faut-il faire reconnaître ce rôle, le réduire ou en faire un métier ?


La réponse dépend de votre diagnostic.


Si vous aimez ce travail et voulez le développer : formalisez le rôle, demandez des objectifs et une reconnaissance. Le job crafting peut être la bonne approche.


Si vous aimez ces compétences mais pas dans ce contexte : explorez un autre environnement ou une fonction où elles sont centrales. Un changement d'entreprise peut suffire.


Si vous êtes compétent mais ce travail vous épuise : posez des limites, redistribuez, et redéfinissez votre contribution. Faut-il tout donner au travail traite exactement cette question du juste engagement.


Si le rôle a remplacé votre propre trajectoire : clarifiez ce que vous voulez désormais construire. C'est le moment d'un bilan. L'enquête Harris Interactive de 2025 montre que 83 % des bénéficiaires rapportent un renforcement de leur confiance. Pour les personnes dont le travail invisible a érodé le sentiment de valeur, ce résultat prend une dimension particulière.



Ce qu'il faut retenir


Vous n'êtes pas "juste quelqu'un qui aide". Vous portez une compétence de lien qui a des noms professionnels, une valeur marchande et des débouchés.


Le sujet n'est pas d'arrêter de contribuer au collectif. C'est de faire reconnaître cette contribution, de la répartir plus justement, et de ne pas laisser votre propre trajectoire disparaître derrière le fonctionnement des autres.


La question la plus utile n'est pas "est-ce que ce que je fais compte ?". C'est : "est-ce que ce rôle construit ma trajectoire ou l'efface ?"



Questions fréquentes


Qu'est-ce que le glue work ? Le glue work désigne le travail invisible qui permet à une équipe de fonctionner : coordination, médiation, transmission, clarification, soutien, anticipation. Le terme a été popularisé par Tanya Reilly.


Le glue work concerne-t-il surtout les femmes ? Les recherches de Babcock et al. (2017) montrent que les femmes sont plus souvent sollicitées et plus souvent volontaires pour ces tâches. Le mécanisme est autant collectif qu'individuel.


Comment valoriser ce travail invisible ? En le nommant avec des termes professionnels (coordination transverse, médiation, onboarding, pilotage) et en documentant son impact concret (temps, personnes, problèmes évités, résultats produits).


Dois-je arrêter de faire du glue work ? Pas nécessairement. La question est de savoir s'il est reconnu, réparti et intégré à votre trajectoire, ou s'il l'efface. Si vous aimez ces compétences, elles peuvent devenir le coeur d'un nouveau positionnement. Si elles vous épuisent, il faut poser des limites.


Ce rôle peut-il devenir un métier ? Oui. Facilitation, gestion de projet, RH, formation, conduite du changement, coordination, accompagnement : ces fonctions valorisent exactement les compétences mobilisées dans le glue work.



A propos de l'auteur


Cet article a été rédigé par José Perez Gabarron, consultant en bilan de compétences et coaching de carrière, fondateur de RH Talents. Fort de 20 ans d'expérience en ressources humaines, formé au coaching professionnel (Coaching Ways, certification ICF niveau 1) et certifié pour l'accompagnement des transitions professionnelles (France Compétences, RS5242), José a mené plus de 50 bilans de compétences auprès de cadres, managers et professionnels en questionnement.



Sources

  • Tanya Reilly, "Being Glue", conférence et article de référence sur le glue work.

  • Babcock, L., Recalde, M., Vesterlund, L. & Weingart, L. "Gender Differences in Accepting and Receiving Requests for Tasks with Low Promotability", American Economic Review, 2017.

  • Toluna Harris Interactive pour Les Acteurs de la Compétence, juillet 2025. 83 % de confiance renforcée.

 
 
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