Ikigai et carrière : pourquoi les 4 cercles ne suffisent pas pour trouver sa voie
- José PEREZ GABARRON

- 8 juin 2024
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours

L'ikigai est devenu l'un des concepts les plus populaires dans les discussions sur la carrière et le sens au travail.
Quatre cercles, quatre questions, et au centre, la promesse d'une vie professionnelle pleinement alignée.
Le problème, c'est que cette promesse repose sur une simplification. Et que cette simplification peut conduire à de mauvaises décisions.
Cet article ne propose pas un énième "trouvez votre ikigai en 4 étapes". Il propose une lecture plus exigeante du concept : ce qu'il peut réellement apporter, ce qu'il ne peut pas déterminer, et comment l'utiliser comme outil de discernement professionnel plutôt que comme recette de bonheur.
Si vous voulez aller au-delà du diagramme et clarifier votre trajectoire avec méthode, un bilan de compétences en ligne est conçu pour cette profondeur.
En bref
Le diagramme des 4 cercles n'est pas l'ikigai japonais. C'est une adaptation occidentale popularisée par Marc Winn en 2014, croisant le concept japonais avec un schéma de l'entrepreneur espagnol Andrés Zuzunaga.
L'ikigai japonais ne concerne pas le travail. C'est une philosophie du sens de vie qui peut inclure le travail, mais aussi les relations, les habitudes, les petits plaisirs quotidiens.
Les 4 cercles sont un bon point de départ, à condition de ne pas les traiter comme un test à cocher.
Ce qui fait échouer l'exercice : chercher la réponse parfaite, surestimer la passion, ignorer les contraintes, remplir les cercles sans les confronter au réel.
L'ikigai ne donne pas une réponse toute faite. Il aide à poser de meilleures questions.
Ce qu'est réellement l'ikigai
Le mot japonais ikigai (生き甲斐) se traduit approximativement par "ce qui donne envie de se lever le matin" ou "ce qui rend la vie digne d'être vécue". Il n'est pas spécifiquement lié au travail.
Dans la culture japonaise, l'ikigai peut être une pratique quotidienne (le jardinage, la calligraphie), une relation (le rôle dans la communauté), un engagement (le soin porté aux autres) ou une discipline personnelle. Il ne s'agit pas nécessairement d'une passion spectaculaire ni d'un métier rêvé. C'est souvent une chose modeste, pratiquée avec régularité et présence.
Cette nuance est importante. L'idée que le travail devrait, à lui seul, porter tout le sens de l'existence est une pression occidentale. L'ikigai japonais dit autre chose : le sens peut se construire à côté du travail, pas forcément à travers lui.
D'où vient le diagramme des 4 cercles ?
Le célèbre diagramme avec les quatre intersections (ce que j'aime, ce que je sais faire, ce dont le monde a besoin, ce pour quoi je peux être payé) n'est pas un modèle japonais traditionnel. Il a été créé en 2014 par le blogueur Marc Winn, qui a croisé le concept d'ikigai avec un schéma de l'entrepreneur espagnol Andrés Zuzunaga. Le diagramme est devenu viral et s'est progressivement imposé comme "la méthode ikigai".
Cette attribution est erronée, mais le schéma n'est pas pour autant inutile. Il pose quatre questions pertinentes. Ce qui pose problème, c'est la manière dont il est souvent utilisé : comme un test à cocher, qui devrait produire une réponse unique et définitive.
Les quatre questions, prises au sérieux
Chacune des quatre dimensions du diagramme mérite une exploration plus exigeante qu'un simple brainstorming de 10 minutes.
Ce qui vous donne de l'énergie ne se résume pas à "vos passions". C'est ce qui vous engage sans vous épuiser, ce qui vous met dans un état de concentration naturelle, ce qui vous laisse avec plus d'énergie après qu'avant. La nuance avec le piège du métier passion est essentielle : aimer quelque chose en amateur et l'exercer comme métier sont deux expériences très différentes.
Ce que vous savez réellement bien faire demande un inventaire honnête. Pas ce que vous aimeriez savoir faire. Ce que vous faites bien, démontrablement. L'effet Dunning-Kruger joue ici dans les deux sens : on peut surestimer des compétences fragiles et sous-estimer des compétences solides. L'identification de vos compétences transférables donne une base plus fiable que l'intuition.
Ce dont le monde a besoin ne signifie pas "sauver la planète". Cela peut être résoudre un problème concret pour un employeur, un client, un secteur. La question est : existe-t-il des gens ou des organisations prêts à payer pour que ce problème soit résolu ?
Ce pour quoi un marché existe oblige à la confrontation avec le réel. Un métier qui vous plaît mais qui ne recrute pas, ou qui paie trop peu pour vivre, n'est pas un ikigai. C'est une frustration programmée. Cette vérification est exactement le travail de l'étape 7 du bilan de compétences : confronter les pistes au réel.
Ce que les 4 cercles ne peuvent pas déterminer
Les quatre cercles ne mesurent pas l'environnement. Vous pouvez adorer votre métier et détester votre entreprise. Ils ne mesurent pas le management. Un métier stimulant sous un management toxique reste un calvaire. Ils ne mesurent pas le rythme, l'autonomie, les relations, les contraintes personnelles, le coût énergétique ni la place que le travail occupe dans votre vie.
Remplir les quatre cercles en ignorant ces dimensions produit un exercice abstrait qui ne résiste pas à la réalité du premier lundi matin.
Les 4 grands désalignements professionnels
Au lieu de présenter les cercles comme quatre cases à remplir, regardons ce qui se passe quand l'un d'eux manque.
Vous aimez et vous êtes compétent, mais ce n'est plus viable. Rémunération insuffisante, secteur en déclin, absence de perspectives. L'envie et le talent ne suffisent pas si le marché ne suit pas. La question est de savoir si une autre forme d'exercice (secteur, statut, format) peut rendre la piste viable.
Vous êtes compétent et bien rémunéré, mais vous n'aimez plus ce que vous faites. C'est le profil "objectivement tout va bien, mais je n'en peux plus". Le brown-out décrit exactement cette situation. Et notre article je réussis dans mon travail, mais à quel prix explore la question du coût de la performance.
Vous aimez quelque chose mais vous n'avez pas encore les compétences. La réponse n'est pas "reconversion immédiate". C'est : formation, enquête métier, expérimentation, activité parallèle, CDD de reconversion. La peur de se tromper ne doit pas empêcher d'explorer.
Vous aimez et vous savez faire, mais personne ne paie pour cela. C'est l'antidote au discours naïf sur la passion. Existe-t-il réellement un marché pour cette compétence, sous cette forme ? Si non, le piège du métier passion est là.
Le 5e cas : les 4 cercles sont cochés, mais quelque chose ne va pas
C'est le cas le plus intéressant.
Une personne peut aimer certaines dimensions de son travail, être excellente, être utile, être correctement rémunérée, et vouloir quand même partir. Ou n'avoir plus envie de retourner au travail. Ou sentir que quelque chose ne colle pas sans savoir quoi.
Pourquoi ? Parce que les quatre cercles ne mesurent pas l'environnement, le management, le besoin d'autonomie, le rythme, les relations, l'évolution des priorités ni le coût énergétique.
Vous pouvez cocher les quatre cases et vivre un manque de reconnaissance qui vide tout de son sens. Vous pouvez cocher les quatre cases et être en surrégime.
C'est précisément pour cette raison que l'ikigai n'est pas un substitut au bilan de compétences. Le bilan explore les dimensions que le diagramme ignore : parcours, contraintes, situation familiale, revenu, santé, localisation, marché, énergie disponible, posture managériale, rapport au collectif.
L'exercice : faites votre ikigai professionnel en 4 colonnes
Prenez quatre feuilles. Sur chacune, répondez à une question avec des éléments concrets, pas des abstractions.
Colonne 1 : ce qui me donne de l'énergie. Listez 5 situations professionnelles précises (pas des valeurs, des situations vécues) où vous vous êtes senti vivant, engagé, concentré.
Colonne 2 : ce que je sais réellement bien faire. Listez 5 compétences, avec pour chacune une preuve (un projet mené, un problème résolu, un retour reçu).
Colonne 3 : les problèmes auxquels j'ai envie de contribuer. Listez 3 problèmes concrets, pas des valeurs abstraites ("aider les gens" n'est pas un problème. "Accompagner les managers qui prennent leur premier poste" en est un).
Colonne 4 : ce pour quoi un marché existe. Pour chaque piste, identifiez des métiers, des missions, des entreprises, des clients et des niveaux de rémunération.
Puis une instruction essentielle : ne cherchez pas encore le point commun. Observez d'abord les contradictions. C'est dans les contradictions que se trouve la matière la plus utile. La colonne 1 dit "j'aime former", la colonne 4 dit "ce marché paie mal" ? Cette tension est exactement ce qu'un bilan aide à résoudre.
Ikigai, RIASEC, Big Five : qu'est-ce qui sert à quoi ?
L'ikigai n'est pas un test psychométrique. Il ne mesure ni la personnalité, ni les compétences, ni la viabilité d'un projet. C'est un cadre de réflexion.
Le test RIASEC identifie les environnements professionnels qui correspondent à vos intérêts.
Le Big Five (dont la conscienciosité) décrit les tendances de fonctionnement. Le bilan de compétences croise tout cela avec le parcours, les contraintes, les valeurs et la réalité du marché.
L'ikigai peut servir de synthèse en fin de parcours, une fois que les données sont là. Utilisé seul, sans les données, il reste un exercice de surface.
Comment utiliser l'ikigai dans un bilan de compétences
C'est ici que le concept prend toute sa valeur.
Dans un bilan, l'ikigai intervient non pas comme point de départ mais comme outil de synthèse. Après avoir analysé le parcours, identifié les compétences, exploré les motivations, confronté les pistes au marché, l'ikigai permet de vérifier l'alignement entre les quatre dimensions.
L'intérêt est de poser une question que beaucoup de méthodes ne posent pas : dans quelle mesure votre projet respecte-t-il à la fois ce que vous aimez, ce que vous savez faire, ce dont le monde a besoin et ce qui peut vous rémunérer ? Si l'une de ces dimensions manque, le projet est fragile.
C'est une lecture de cohérence, pas un test de compatibilité. L'ikigai devient plus utile après avoir analysé le parcours, les compétences, les motivations, les contraintes et la réalité des pistes. C'est à cette étape que le déroulement du bilan le place naturellement.
Ce qu'il faut retenir
L'ikigai n'est pas un test à cocher. C'est un cadre de discernement.
Il peut aider à poser de meilleures questions sur votre carrière : ce qui vous donne de l'énergie, ce que vous savez faire, ce qui est utile et ce qui est viable. Mais il ne peut pas répondre aux questions que le diagramme ignore : l'environnement, le management, le rythme, les contraintes, le coût énergétique et l'évolution de vos priorités.
Remplir quatre cercles ne remplace pas une réflexion de fond. Un joli diagramme ne produit pas une décision professionnelle solide. Mais utilisé avec rigueur, après un travail d'analyse, l'ikigai peut devenir un bon outil de vérification d'alignement.
L'ikigai ne donne pas une réponse toute faite. Il aide à poser de meilleures questions.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'ikigai ? L'ikigai (生き甲斐) est un concept japonais qui désigne "ce qui donne envie de se lever le matin". Dans la culture japonaise, il n'est pas spécifiquement lié au travail. Le diagramme des 4 cercles est une adaptation occidentale popularisée en 2014.
Le diagramme des 4 cercles est-il japonais ? Non. Il a été créé par le blogueur Marc Winn en croisant le concept d'ikigai avec un schéma de l'entrepreneur Andrés Zuzunaga. C'est un outil utile mais ce n'est pas l'ikigai traditionnel.
L'ikigai peut-il aider à trouver sa voie professionnelle ? Oui, à condition de ne pas l'utiliser comme un test à cocher. Il doit être complété par une analyse des compétences, des contraintes, du marché et de l'environnement. Seul, il reste un exercice de surface.
Quelle est la différence entre l'ikigai et un bilan de compétences ? L'ikigai pose quatre questions larges sur l'alignement. Le bilan de compétences analyse en profondeur le parcours, les compétences transférables, les motivations, les contraintes et confronte les pistes au marché réel. L'ikigai peut être utilisé comme outil de synthèse à l'intérieur d'un bilan.
Peut-on avoir les 4 cercles cochés et être malheureux au travail ? Oui. Le diagramme ne mesure pas l'environnement, le management, le rythme, l'autonomie ni le coût énergétique. Une personne peut aimer son métier, être compétente, utile et bien payée, et souffrir du contexte dans lequel elle l'exerce.
A propos de l'auteur
Cet article a été rédigé par José Perez Gabarron, consultant en bilan de compétences et coaching de carrière, fondateur de RH Talents. Fort de 20 ans d'expérience en ressources humaines, formé au coaching professionnel (Coaching Ways, certification ICF niveau 1) et certifié pour l'accompagnement des transitions professionnelles (France Compétences, RS5242), José utilise l'ikigai comme outil de synthèse dans sa pratique du bilan de compétences, après le travail d'analyse et de confrontation au réel. Il a mené plus de 50 bilans de compétences au cours de sa carrière.
Sources
Concept d'ikigai : littérature japonaise sur le sens de vie, notamment les travaux de Mieko Kamiya (Ikigai-ni-Tsuite, 1966).
Marc Winn, "What is your ikigai?", 2014. Création du diagramme occidental.
Andrés Zuzunaga, schéma original sur la raison d'être professionnelle.
Tanya Reilly, "Being Glue", sur le travail invisible et les compétences non reconnues.
Toluna Harris Interactive pour Les Acteurs de la Compétence, juillet 2025. 81 % d'objectifs atteints.



